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Crise politique en Italie : “Pour Salvini, c’est l’opportunité d’affirmer sa suprématie”

Crise politique en Italie : “Pour Salvini, c’est l’opportunité d’affirmer sa suprématie”




Le ministre de l’intérieur italien, vice-président du Conseil, et leader de la formation d’extrême droite la Ligue, a mis fin ce jeudi 8 août à la coalition gouvernementale formée entre son parti et le Mouvement 5 Etoiles, plongeant l’Italie dans une crise politique. En position de force depuis les élections européennes, Matteo Salvini souhaite que des élections anticipées soient organisées en Italie d’ici la fin octobre. Marc Lazar, professeur en histoire et en sociologie politique à Sciences Po, et directeur d’un groupe de recherches pluridisciplinaires sur l’Italie contemporaine, explique aux Inrocks ce qui se joue en ce moment en Italie.
Pourquoi Matteo Salvini a-t-il décidé de faire imploser la coalition gouvernementale maintenant ?
Marc Lazar – Le ver était dans le fruit depuis le début dans ce gouvernement. On savait que c’était une coalition improbable et impossible. le Mouvement 5 Etoiles (M5S) et la Ligue ont des points communs mais ils concevaient des politiques différentes, sans parler de la compétition qui existe entre eux et leurs leaders. Plusieurs facteurs expliquent que ça implose maintenant. Les résultats des élections européennes ont inversé le rapport de force entre le M5S et la Ligue. Pour Salvini c’est l’opportunité d’affirmer sa suprématie, d’autant que les sondages lui sont très favorables : pour la Ligue seule, ils sont autour de 35 à 40 % et si on ajoute d’autres partis d’extrême droite comme Frères d’Italie qui est entre 5 et 7 % des intentions de votes, cela fait presque un Italien sur deux. Il y avait aussi une exaspération au sein de sa formation à propos de l’alliance avec le M5S, que certains jugent incompatible avec leur identité. Il y a aussi un facteur technique qui entre en jeu. Normalement la Chambre des députés et le Sénat devaient prendre la décision le 9 septembre de réduire le nombre de parlementaires. C’est une proposition du M5S, à laquelle la Ligue n’est pas hostile dans l’idée, mais qui repousserait la possibilité d’organiser des élections anticipées de plusieurs mois parce que ça changerait la constitution ce qui nécessite un référendum de confirmation. Le dernier point, c’est la situation économique de l’Italie, qui doit élaborer sa loi budgétaire. Si cette coalition se maintenait, les deux formations devraient arriver à un compromis alors que Salvini semble décidé à vouloir élaborer cette loi budgétaire seul. Il n’est pas sûr qu’il obtienne ces élections anticipées, ni qu’il les remporte. Si jamais il y parvenait, l’un des aspects serait la confrontation avec l’Europe sur les questions budgétaires, sans compter le fait qu’il veut avoir le plus de pouvoirs possible. Il a dit lui-même dans une déclaration : “je demande aux Italiens de me donner les pleins pouvoirs”, ce qui choque beaucoup dans une démocratie parlementaire.
En demandant les pleins pouvoirs, Matteo Salvini cherche-t-il à faire écho au passé dictatorial de l’Italie ?
Cette idée selon laquelle Salvini est fasciste et qu’il faut chausser les lunettes du passé pour comprendre le présent, même si Salvini comporte un danger incontestable pour la démocratie, est une erreur d’analyse. Il fait des appels subliminaux explicites à une partie ultra-minoritaire de l’électorat italien qui a des nostalgies fascistes. Mais en s’affirmant ainsi, il veut apparaître comme l’homme fort, l’homme d’autorité. Est-ce que ça peut basculer dans l’autoritarisme ? C’est une question à se poser. Il se présente comme “il Decisionismo”, l’homme qui décide et qui se passe de toutes les délibérations parlementaires. C’est ce qu’il veut et c’est aussi ce que soutiennent les 35 à 40 % d’Italiens qui lui sont favorables. Dans l’Histoire italienne lorsqu’il y a des moments de crise – et l’Italie vit en ce moment une crise économique, sociale, culturelle, identitaire et politique profonde – il y a une recherche de l’homme providentiel, c’est ce qu’incarne en ce moment Salvini, et c’est ce sur quoi il joue. Mais je ne crois pas qu’il y ait un retour de la menace fasciste : ce sont des formules faciles qui ne permettent pas de comprendre les vrais changements et les vrais risques. Salvini n’est pas pour un Etat fort, n’a pas une idéologie totalitaire, n’utilise pas la violence, n’a pas un projet belliciste – historiquement c’est ce qu’est le fascisme. Mais si jamais il gagnait les élections, il aurait le contrôle des deux assemblées, du gouvernement et pourrait, à la fin du mandat du président de la république en 2022, nommer un président proche de la Ligue. Voir tous les pouvoirs dans les mains d’une seule formation, ça c’est inquiétant. L’horizon de cette concentration des pouvoirs pourrait être une forme de démocratie illibérale en Italie comme il y en a en Pologne ou en Hongrie, mais ce n’est pas atteignable dans l’immédiat. Le fascisme, c’est un parti unique et la violence contre les opposants. On n’en est pas là en Italie, mais il peut y avoir ce risque de dérive.
Comment expliquer ce succès de plus en plus important des partis d’extrême droite en Italie ?
Une partie notable des Italiens, environ un sur deux d’après les données de sondages que l’on a, est favorable à ces idées. C’est extraordinairement important, mais ça veut quand même dire que 50 % des Italiens sont contre. C‘est à l’heure actuelle un pays polarisé, clivé, et plusieurs raisons l’expliquent. D’abord une situation économique et sociale très difficile qu’on sous-estiment beaucoup de personnes en Europe. C’est un pays qui a beaucoup pâti de la crise de 2008, il y a une très faible croissance, le chômage est élevé, les inégalités se sont creusées profondément, on compte aujourd’hui plus de 5 millions de pauvres, ce sont des proportions que le pays n’avait pas connues depuis très longtemps. C’est une Italie en grande souffrance et qui rend responsables les forces de droite et de gauche qui se sont succédées de cette situation. Le paradoxe, c’est que Matteo Salvini est un vieil homme politique. Il est relativement jeune mais il est en politique depuis 1991, et il a réussi le tour de force d’apparaître comme un homme neuf, comme l’homme providentiel qui pourrait sortir l’Italie de cette situation.
La question des migrants est aussi primordiale et ces formations populistes l’ont énormément exploitée. A partir de 2014 des centaines de milliers de migrants sont arrivés dans des conditions absolument dramatiques en Italie et avec eux, le sentiment légitime qu’ont eu les Italiens d’être complètement abandonnés par les pays de l’Union Européenne et en particulier par la France. Les populistes ont amalgamé plusieurs réalités et en ont fait leur fonds de commerce : celle de l’immigration clandestine qui est visible dans les rues et qui exaspère certains Italiens et la présence d’une immigration régulière qui est nouvelle dans l’histoire de l’Italie. On compte aujourd’hui 5 millions d’immigrés en Italie : c’est quatre fois plus qu’en 2001. Ça a été un choc pour ce pays qui n’est pas habitué à une immigration massive. Et les Italiens ont une perception amplifiée de cette présence immigrée. Une enquête d’Eurobaromètre d’il y a un an montrait que les Italiens sont persuadés qu’il y a trois fois plus d’immigrés sur leur sol que ce qu’il y en a réellement. Ça explique en partie les réactions xénophobes et ouvertement racistes qui arrivent en ce moment. Tous ces facteurs ont été exploités et amplifiés par des formations comme la Ligue et Frères d’Italie.
Beppe Grillo – fondateur du M5S – propose un front républicain pour contrer les élections anticipées voulues par Salvini. Est-ce que c’est une option envisageable ?
C’est une hypothèse très surprenante. Grillo a fait toute sa carrière politique en dénonçant les partis avec lesquels il propose de s’allier aujourd’hui contre Salvini. Ça impliquerait un gouvernement avec des membres du Mouvement 5 Etoiles, du Parti Démocrate, de liberté et égalité qui est une formation plus à gauche que le Parti Démocrate et en plus, peut être, des personnalités indépendantes du parlement et quelques députés de Forza Italia de Berlusconi ce qui apparaissait invraisemblable jusqu’ici parce que M5S a toujours critiqué ces partis. Maintenant, il pourrait y avoir un gouvernement de ce type pour éviter des élections anticipées qui seraient désastreuses pour le M5S. D’une part parce que les députés et les sénateurs risquent de perdre leur poste alors ils préfèrent créer des alliances pour maintenir un gouvernement plutôt que de prendre le risque élevé de voir la Ligue triompher. D’autre part, ces formations pensent que, politiquement, Salvini représente un danger pour l’Italie. Ils savent que si la Ligue remportait ces élections elle aurait un pouvoir considérable, Salvini serait président du conseil, ce qui ferait aussi peser une menace sur l’Europe. La Ligue seule ou avec Frères d’Italie c’est un vrai danger pour l’Union Européenne.
Si Salvini arrive au pouvoir seul ou au sein d’une coalition d’extrême droite, est-ce qu’un Brexit Italien pourrait arriver ?
Dans la rhétorique, oui. Même si le gouvernement ne dit pas clairement “on va sortir de l’Union”, il proposerait sûrement à la Commission Européenne de bénéficier d’une loi de finance qui permette de creuser le déficit public puisqu’une des grandes revendications de Salvini c’est la réduction des impôts, ce qui accroîtrait obligatoirement le déficit. Là c’est une épreuve de force qui s’engagerait avec la Commission Européenne qui n’accepterait sûrement pas que le déficit soit creusé. Jusqu’où ce bras de fer peut aller, c’est la grande question à laquelle on ne peut pas répondre pour le moment. L’Italexit c’est le projet d’un certain nombre d’économistes proches de Salvini, ça a aussi été son projet jusqu’en 2017-2018. Depuis il n’en a pas clairement reparlé mais ce serait très risqué pour lui parce qu’une majorité d’Italiens est contre actuellement.
Propos recueillis par Adeline Malnis



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Publish date : 2019-08-13 18:15:00

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