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Affaire Rugy : Comment de tels scandales peuvent encore éclater au sommet de l’Etat ?

Affaire Rugy : Comment de tels scandales peuvent encore éclater au sommet de l’Etat ?




Une épée de Damoclès semble peser au-dessus de la tête de François de Rugy. Après les révélations de Mediapart sur ses agapes (homards géants, vins luxueux et champagne) et la rénovation de confort de son appartement de fonction (pour 63 000 euros) sur fonds publics, le ministre de la Transition écologique a été reçu par le Premier ministre, Edouard Philippe, le 11 juillet. Le numéro 2 du gouvernement, qui s’est défendu sur BFM en mettant notamment en avant son aversion pour le homard, a été maintenu à son poste, et s’est engagé à rembourser “chaque euro contesté”. Il a pourtant promptement limogé sa directrice de cabinet, Nicole Klein, qui aurait bénéficié d’un HLM durant 12 ans sans y habiter, selon un autre article de Mediapart. Comment expliquer que de telles affaires puissent encore éclater au sommet de l’Etat, après la litanie de cas similaires depuis de nombreuses années ? Nous avons interrogé le directeur de recherche au CNRS Pierre Lascoumes, auteur avec Carla Nagels de Sociologie des élites délinquantes (A. Colin, 2018). Il explique que “beaucoup de dirigeants considèrent que leur engagement au nom de l’intérêt général les place hors-norme, et les dispense du respect des règles communes”.
Depuis quelques jours, le ministre d’Etat François de Rugy est accusé par plusieurs enquêtes d’avoir financé sur fonds publics des dîners entre amis ou avec des lobbyistes du monde de l’énergie, et d’avoir rénové son appartement de fonction (là encore avec l’argent de l’Etat). De quoi cette affaire témoigne-t-elle ?
Pierre Lascoumes – Malgré les efforts de régulation entrepris depuis vingt ans pour clarifier le financement de la vie politique (financement des campagnes, des partis, déclaration d’intérêts et de patrimoine des élus et des hauts fonctionnaires), il reste des zones d’ombre. Les plus importantes concernent la gestion financière du Parlement (Assemblée nationale, Sénat) doté d’un budget autonome. Le problème principal est que l’adoption de nouvelles normes restrictives ne peut provenir que de l’auto-discipline de ces organismes. Or au nom de leur indépendance, elles refusent à ce jour tout contrôle externe, même de la Cour des comptes.
Face au scandale, alors qu’il prône par ailleurs la transparence et l’exemplarité, François de Rugy a été maintenu à son poste de ministre, en s’engageant à rembourser “chaque euro contesté”. Pourquoi ces pratiques moralement douteuses ne sont-elles pas plus lourdement sanctionnées ?
La réponse est dans votre question. Il s’agit de “pratiques moralement douteuses” et non de violation de normes précises. Même si les mentalités ont beaucoup évolué, l’état des règles est loin d’avoir suivi. On en est encore à des “principes déontologiques” et à des “guides de bonne conduite”, et non à des normes sanctionnables judiciairement. L’appréciation politique des problèmes et les connivences de ces castes sont les principaux étouffoirs.
En comparaison, la Suède est un pays très scrupuleux sur ces questions d’éthique : plusieurs ministres en ont fait les frais. Pourquoi les Suédois sont-ils si intransigeants à l’égard des écarts de comportement de leurs dirigeants ?
On peut avancer deux raisons : la force du rigorisme protestant, mais aussi la taille du pays où toute la vie publique se déroule au vu de tous. L’entre-soi y est beaucoup plus restreint.
En France des “affaires” relativement similaires, à des degrés très divers, semblent se répéter : du cireur de chaussures d’Aquilino Morelle, à la condamnation pour “fraude fiscale” de Jérôme Cahuzac. Comment expliquez-vous cette répétition ?
Il ne faut pas tout mélanger, les fraudes fiscales de Jérôme Cahuzac et de Patrick Balkany sont des transgressions bien établies et les faits peuvent être discutés en droit. Les chaussures de Aquilino Morelle, les costumes de François Fillion ou les homards de François de Rugy sont des abus de fonction qu’aucune norme légale ne limite. Mais bien sûr, dans les deux types de situation on retrouve le même hubris, la même ivresse du pouvoir et le sentiment d’impunité. Beaucoup de dirigeants considèrent que leur engagement au nom de l’intérêt général les place hors-norme, et les dispense du respect des règles communes.
Le contexte social, et la mobilisation des Gilets jaunes, ne devraient-ils pas obliger les politiques à plus de responsabilité ?
Depuis le milieu des années 80, les dirigeants politiques n’ont agi que dos au mur et petit coup par petit coup. Cela fait près de quarante ans que la démocratie parlementaire française rechigne à prendre des mesures sévères, à donner des pouvoirs à des organismes de pouvoir indépendants et à édicter des sanctions exemplaires. Une part croissante et, aujourd’hui, largement majoritaire de la population considère que nous vivons dans une République de copains et de coquins. Nos dirigeants font ainsi courir à la démocratie des risques majeurs.
Propos recueillis par Mathieu Dejean
Sociologie des élites délinquantes, de Pierre Lascoumes et Carla Nagels, A. Colin, 2018



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Publish date : 2019-07-12 16:49:56

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